Introduction

Est-il raisonnable d'être alarmiste ?

Regarde.

Cette maison où l'on rentre le soir n'est-elle pas la même qu'au matin ?

La forêt où l'on revient se promener  n'est-elle pas identique à la première fois ? Et la mer ?

La mer dans laquelle on s'est toujours baigné l'été depuis  l'enfance. Pareille ?

Pas tout à fait. La plage est parfois recouverte d'algues en plus grand nombre que jadis,  parfois jonchée de

boulettes goudronnées noirâtres. Pourquoi tant d'algues qu'un engin

ramasse aux petits matins du mois d'août ? D'où proviennent ces galettes

de marée noire ? La forêt elle-même n'est finalement pas celle de notre

souvenir. Elle est plus bruyante de monde et d'autos, moins vivante de

plantes et d'animaux, diminuée par le lotissement en bordure.

Partir ? Aller plus loin ? Mais l'on sait qu'au loin, très loin, c'est

la même chose, les voisinages de tous sont également touchés. Nous

avons vu le sol craquelé de soif en Somalie et les détritus innombrables

qui recouvrent le Nil au Caire. Nous avons senti les inspirations

malsaines de l'air à Los Angeles, à Mexico, à Pékin. Nous ne retournons

plus en vacances à Saint-Michel-en-Grève, où des marées vertes

empuantissent la plage. A l'autre bout du monde, sur l'île de Tuvalu, le

corail meurt dans l'acidité de l'océan. Ici, ailleurs. Ma forêt, leur forêt,

ma mer, leur mer. La planète entière est malade.

L'écologie est une pensée globale (chapitre 1).

 

Les molécules d'eau voyagent. Flottant à la surface de l'océan,

elles montent au ciel évaporées par la chaleur du soleil, se regroupent

avec leurs semblables pour former un nuage qui se heurte bientôt à une

masse d'air chaud, le précipitant en gouttes de pluie. L'eau s'infiltre dans

la terre ou ruisselle sur le sol vers la rivière qui coule jusqu'à l'océan. Et

tout recommence. En apparence. Mais pourquoi l'Elbe a-t-elle inondé la

ville de Dresde en plein été 2002 ? A l'inverse, pourquoi pleut-il moins à

Djibouti ?

Les molécules de dioxyde de carbone - le CO2 - voyagent aussi.

Dans l'atmosphère d'abord, où elles se trouvent peu concentrées. Puis, au

contact des mers, elles s'y dissolvent, ou bien, au contact des végétaux,

elles sont absorbées et transformées par la photosynthèse en substances

biochimiques carbonées que les animaux et les humains ingèrent. Tous

ces êtres vivants respirent en émettant du CO2. Ils meurent aussi, se

décomposent et se fossilisent longuement en tourbe, charbon, gaz naturel

et pétrole que nous brûlons dans différentes activités, émettant ainsi de

nouvelles molécules de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. La boucle

est bouclée. En quelles quantités tout cela ? Comment ce cycle du

carbone a-t-il évolué depuis trois siècles ? Et qu'en est-il du cycle de

l'azote ? De celui du phosphore ? En fait, tous les grands systèmes

naturels sont perturbés.

L'écologie est une pensée systémique (chapitre 2).

 

Perturbations ? Mais le monde a toujours été perturbé ! Oui, mais

pas à cette vitesse-là. Les sols s'appauvrissent, les volumes d'eau douce

diminuent, la biodiversité se réduit plus rapidement que jamais dans

l'histoire de l'humanité. Tandis que les concentrations de dioxyde de

carbone et autres gaz à effet de serre augmentent fortement depuis la

révolution industrielle.

Pire, ces perturbations s'accélèrent. En Antarctique, existent

deux immenses plaques de glace, l'une à l'est, l'autre à l'ouest. Le

volume de ces plaques représente 90% des glaces du monde. Si la seule

plaque ouest basculait dans l'océan, le niveau moyen des mers

augmenterait de six mètres. Or, dans les douze dernières années, trois

énormes blocs de la péninsule ouest se sont effondrés dans l'eau, et les

glaciers qui les alimentaient s'amincissent de plus en plus rapidement.

Aux antipodes, l'Arctique n'est pas en reste. Les régions au sol gelé en

permanence (le pergélisol), notamment les tourbières de la toundra,

renferment du méthane piégé dans la glace depuis dix mille ans. Le début

de réchauffement que nous connaissons aujourd'hui fait fondre le

pergélisol qui libère le méthane. Ce gaz possède un potentiel de

réchauffement de l'atmosphère vingt fois plus important que celui du

CO2. Cela conduit à une accélération du changement climatique. Le

réchauffement augmente le réchauffement.

L'écologie est une pensée de l'accélération (chapitre 3).

 

En Afrique subsaharienne, le sol s'appauvrit en éléments

nutritifs, azote, phosphore, potassium. Pauvres céréales du Zimbabwe !

Près d'un million de km2 sont menacés de dégradation irréversible. Un

petit crapaud d'Europe, le sonneur à ventre jaune, est en voie de

YC - 26/09/08 6

disparition en raison des drainages et de la pollution des eaux. Ces risques

sont prévisibles. D'autres ne le sont pas. Le bassin de l'Amazone,

actuellement en phase humide, pourrait basculer en phase sèche si un

certain seuil de déforestation est dépassé. Personne ne connaît ce seuil.

Mais l'on peut imaginer les conséquences dramatiques d'un tel

basculement.

L'écologie est une pensée de l'irréversible et de l'imprévisible

(chapitre 4).

 

La majorité des affaires humaines que traite la politique n'a

aucun rapport avec l'environnement. La sécurisation des caisses de

retraite en 2040, la fixation du taux directeur de la Banque centrale

européenne, la question du voile islamique à l'école... sont autant de

questions qui se négocient entre humains, sans que ces négociateurs

prêtent une quelconque attention à la catastrophe environnementale au

cours de leurs confrontations. Les issues possibles de telles négociations

sont souvent pesées en terme de rapports de force, d'intérêts, d'acquis,

d'opinions, de points de vue, de traditions et autres traits propres à la

psychologie sociale. Les questions et problèmes environnementaux sont

essentiellement autres. Ils ne touchent pas d'abord les humains, mais la

nature. Ils sont, pour une part, mesurables par quelque méthode experte.

Les données scientifiques qui les définissent sont peu sujettes à

contestation. La catastrophe environnementale est objective. La nature ne

négocie pas.

L'écologie est une pensée matérialiste (chapitre 5).

 

Pendant des dizaines de milliers d'années, et jusqu'à fort

récemment, nos cinq sens, alliés à notre réflexion, furent nos instruments

les plus fiables de protection contre les risques « naturels ». Il n'en est

plus de même aujourd'hui. Avons-nous déjà vu, de nos yeux nus, le trou

dans la couche d'ozone ? Sommes-nous capables de sentir la

concentration de CO2 dans l'atmosphère ? De comptabiliser la perte de

biodiversité dans la forêt voisine ? De savoir si cette eau claire est

potable ? De la catastrophe environnementale, je ne vois, je ne perçois

presque rien. La plupart des problèmes qui se présentent échappent à nos

sens, et même à notre réflexion. Notre odorat nous dit, bien sûr, que l'air

sent mauvais dans les villes, notre vue nous retient de nous baigner dans

une rivière mousseuse. Mais ces signaux ne nous informent pas sur

l'ampleur du désastre. Les questions environnementales ne peuvent

désormais être appréhendées avec justesse que par l'intermédiaire de

mesures scientifiques et d'experts susceptibles de les interpréter.

L'écologie est une pensée de la mesure (chapitre 6).

 

Pourtant, la totalité de ces problèmes environnementaux provient

des activités humaines. Il reste encore quelques négationnistes du

changement climatique, mais peu de monde conteste à présent les impacts

destructeurs de l'agriculture chimique sur les sols et les eaux, des

transports sur la qualité de l'air, de l'industrie sur l'épuisement des

ressources non renouvelables. Curieusement, depuis le début de l'ère

industrielle en Occident, puis son expansion au monde entier, les

penseurs du productivisme n'ont jamais envisagé les dégradations subies

par la nature en amont de la production, pas plus que les dommages des

rejets en aval de la consommation. Qu'ils soient libéraux ou marxistes,

leurs pensées et leurs débats se sont focalisés sur les questions de

propriété des moyens de production et des rapports afférents, de la

croissance économique mesurée au chiffre d'affaires ou au produit

intérieur brut, et des modalités de la redistribution, toutes considérations

étroitement humaines qui oublient complètement les relations que les

sociétés entretiennent nécessairement avec la biosphère. Mais il n'y a pas

de repas gratuit dans la nature. Il nous faut aujourd'hui payer l'addition.

L'écologie est une pensée de la responsabilité (chapitre 7).

 

Dans tous les domaines d'affaires spécifiquement humaines, la

« communauté internationale » est plus ou moins parvenue à créer des

instances mondiales, onusiennes ou non, afin de prévenir, réguler et

sanctionner les inévitables conflits entre intérêts nationaux. L'ONU ellemême

est censée s'occuper de la guerre et de la paix. Puis, comme leur

nom l'indique, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), le Bureau

international du Travail (BIT)... jusqu'à l'Organisation mondiale du

Commerce (OMC). En revanche, dans le domaine de l'environnement,

existent seulement des Accords multilatéraux sur l'Environnement

(AME), d'autant plus faibles qu'ils sont plus nombreux (il y en a

plusieurs centaines) Il n'y a pas d'Organisation mondiale de

l'Environnement (OME), dotée d'une autorité et d'une puissance

comparables à celles de l'OMC, par exemple. Même dans les instances

les plus respectées en matière d'environnement, telle la Convention

climatique, les représentants des Etats semblent plus habités de

nationalisme économique qu'épris de souci environnemental.

L'écologie est une pensée du droit (chapitre 8).

 

Certaines sociétés ou civilisations se sont effondrées faute de

comprendre les processus biophysiques dont elles dépendaient et

d'exercer leur vigilance sur la qualité de leur environnement. Les

exemples les plus fameux sont ceux des habitants de l'île de Pâques, des

Mayas du Yucatan et de la civilisation khmer. Mais c'est la première fois

que l'humanité entière, sur toute la planète, est confrontée à un ensemble

de phénomènes de dégradation dont les caractéristiques sont toutes

nouvelles. La première fois que tous les grands cycles de sustentation de

la vie, eau, carbone, azote... sont simultanément perturbés. Que ces

perturbations ont atteint des vitesses, voire des accélérations, jamais

égalées. La première fois qu'on voit de telles irréversibilités et de telles

imprévisibilités. Que la survie de l'espèce humaine est menacée par une

catastrophe dont les manifestations sont non humaines, et sont peu

perceptibles par nos sens et notre raison. Mais dont, paradoxalement, les

origines sont toutes humaines, et qu'aucune instance internationale n'a le

pouvoir de résorber. Nous n'avons pas anticipé les transformations du

monde dont nous sommes pourtant les acteurs. Les conséquences de nos

propres actions nous semblent étrangères. « Nous n'avons pas voulu

cela » pourraient se lamenter les principaux responsables de ce pitoyable

état de la planète, faute d'avoir eu une pensée complète du changement.

L'écologie est une pensée du changement (chapitre 9).

 

Munie d'une telle ambition, l'écologie devrait être à même de

déployer un projet de société dans lequel l'épanouissement individuel et

collectif serait l'objectif affiché, et des politiques publiques précises,

nationales et planétaires, seraient décrites pour y parvenir. C'est ce à quoi

s'adonnent souvent les partis écologistes au moment des élections, à

l'instar de tous les autres partis politiques. Or, l'ampleur et l'urgence des

bouleversements biophysiques contemporains nous interdisent de laisser

croire que le siècle qui s'annonce puisse être placé sous le signe de

l'épanouissement humain. Plusieurs raisons nous conduisent à cette

conclusion désespérante. L'une d'entre elles est simplement que le temps

nous manque pour réaliser les changements fondamentaux qu'exige la

situation. Vous avez entendu parler du changement climatique et du

protocole de Kyoto, bien sûr. Il s'agit de la constatation d'émissions

excessives de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, ce que j'appelle

« l'aval du carbone ». Mais avez-vous connaissance du pic de Hubbert ?

Il s'agit de l'origine géologique des excès de carbone dans l'atmosphère,

ce que je nomme « l'amont du carbone », c'est-à-dire l'extraction

croissante d'énergies fossiles, charbon, gaz, pétrole, pour satisfaire notre

énergivoracité. Les méthodes du géophysicien King Hubbert permettent

d'estimer que la production mondiale de pétrole est proche du déclin,

voire déjà déclinante. Vu l'importance première du pétrole dans

l'économie mondiale, le choc imminent de la crise énergétique

bouleversera toutes les sociétés, dans tous les domaines, sur tous les

continents. Ce n'est pas pour demain, c'est pour aujourd'hui. Quelques

scientifiques ont évalué que l'humanité pourrait éventuellement s'en

sortir par une transition énergétique radicale mais progressive, à condition

de mettre en oeuvre cette transition au moins vingt ans avant le déclin

pétrolier. Le malheur veut que nous n'ayons plus vingt ans devant nous,

mais au mieux quelques années. Le choc est donc inévitable. Nous ne

sommes plus dans le projet de société « épanouissant » mais dans

l'urgence de la survie, dans le compte à rebours.

L'écologie est une pensée de l'urgence.

L'écologie est une pensée du devenir humain, ici et maintenant

(chapitre 10).

 

A chaque époque et dans toute société, la vision politique du

monde - l'idéologie dominante, si vous voulez - est influencée par l'état

courant des sciences et des techniques. Lorsque cette vision ne peut ou

tarde à s'adapter à l'avancée des connaissances, il y a crise. Au XVIIIème

siècle, en Occident, la naissance et l'essor de la pensée libérale - tant

économique que politique - correspondent à la vision horlogère du

monde issue de la physique de Newton et de Laplace. Au XIXème siècle,

toujours en Occident, l'avènement concomitant de la révolution

industrielle, de la philosophie du progrès, de la thermodynamique de

Carnot, de la théorie de l'évolution de Darwin et des analyses

économiques de Marx bouleverse la vision précédente.

Au XXème siècle, encore en Occident, certains travaux

scientifiques décrivent le milieu terrestre comme un système ouvert,

recevant et dissipant des flux d'énergie qui peuvent, localement et dans

certaines circonstances, provoquer des phénomènes de structuration et de

complexification sur fond de dégradation et d'entropie. Parallèlement à

ces recherches scientifiques, les écologistes politiques d'aujourd'hui

développent l'idée que tout système auto-organisateur (organisme vivant,

individu, ville, institution, entreprise, société...) apparaît comme une

structure qui se maintient, évolue et se reproduit en échangeant matière,

énergie et information avec son environnement. De cette vision du monde

se déduit la nécessité de la qualité du milieu naturel pour le bon

fonctionnement des échanges. Se déduit aussi l'intégration, dans la

pensée politique, de la création continuelle de formes sociales dans le

temps de l'histoire : l'inattendu, le nouveau, le singulier sont inévitables

dans notre monde. Cela s'oppose à tout dogmatisme figé, à toute doctrine

éternelle, à tout totalitarisme glaciaire. Se déduit enfin l'ouverture du

futur à l'influence et au choix des acteurs. Ce qui adviendra n'est qu'une

des réalisations de multiples futurs possibles, selon l'enchevêtrement des

rencontres et des actions des êtres humains. L'avenir se construit.

L'écologie est une pensée totale. L'écologie est un paradigme

(chapitre 11).

 

Longtemps les écologistes ont eu raison trop tôt. Aujourd'hui

l'histoire rattrape leurs analyses. Le productivisme, la mondialisation et le

marché libre constituent des attaques sans précédent sur les conditions

élémentaires de la vie sur Terre. Les conséquences écologiques et

sociales de ces attaques sont désormais mesurables partout. Il est de notre

responsabilité de présenter une alternative politique, une nouvelle vision

du monde, qui permette à chacun d'ouvrir les yeux. Notre analyse

politique marque une rupture avec les projets félicistes (« en votant pour

nous, ça ira mieux demain »). Notre action n'est plus guidée par les voeux

pieux de programmes souriants qui ne se réalisent pas, avec pour

conséquence les désillusions, les déceptions et même l'abstention des

citoyens. Nous ne cherchons pas à construire un impossible monde

meilleur, mais à réduire les conséquences sociales du pire qui arrive.

Nous n'avons pas choisi cette réalité de la catastrophe écologique, elle

s'impose à tous. Nous avons même intensément lutté depuis trente ans

pour essayer de l'éviter. Nous avons échoué. Notre responsabilité est

désormais de changer de posture. De nous préparer à affronter l'inflation,

la récession, les tensions sociales et internationales, la guerre.

A cette fin, une seule inspiration doit guider les politiques

publiques dans tous les pays : protéger les citoyens contre les

conséquences de la catastrophe écologique. Ce qui impose, pour les pays

riches, la décroissance de leur empreinte écologique, notamment en

matière d'énergie. Cette politique de décroissance, de sobriété

individuelle et collective, est la seule susceptible de sauvegarder les

valeurs cardinales de la paix, de la démocratie et de la solidarité. Plus

n'est pas nécessairement mieux. Moins n'est pas nécessairement pire.

L'écologie est une pensée politique (chapitre 12).

Publié dans : Textes politiques - Ecrire un commentaire
Voir les 2 commentaires
Retour à l'accueil

UNIR car :

Face à l'urgence, le rassemblement des écologistes donnera un signal fort à l'opinion publique. Notre responsabilité collective est aujourd'hui de convaincre que la décroissance solidaire de l'empreinte écologique trace les contours d'une société de sobriété, de solidarité et de bien être. ENSEMBLE, RELEVONS CE DEFI !

Catégories

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus