Partager l'article ! "Antimanuel d'écologie" par Yves Cochet : les bonnes feuilles avant parution début 2009 aux éditions BREAL: Introduction Est-il r ...
vendredi 5 et samedi 6 décembre 2008 :
Assemblée fédérale, Lille Grand Palais
Introduction
Est-il raisonnable d'être alarmiste ?
Regarde.
Cette maison où l'on rentre le soir n'est-elle pas la même qu'au matin ?
La forêt où l'on revient se promener n'est-elle pas identique à la première fois ? Et la mer ?
La mer dans laquelle on s'est toujours baigné l'été depuis l'enfance. Pareille ?
Pas tout à fait. La plage est parfois recouverte d'algues en plus grand nombre que jadis, parfois jonchée de
boulettes goudronnées noirâtres. Pourquoi tant d'algues qu'un engin
ramasse aux petits matins du mois d'août ? D'où proviennent ces galettes
de marée noire ? La forêt elle-même n'est finalement pas celle de notre
souvenir. Elle est plus bruyante de monde et d'autos, moins vivante de
plantes et d'animaux, diminuée par le lotissement en bordure.
Partir ? Aller plus loin ? Mais l'on sait qu'au loin, très loin, c'est
la même chose, les voisinages de tous sont également touchés. Nous
avons vu le sol craquelé de soif en Somalie et les détritus innombrables
qui recouvrent le Nil au Caire. Nous avons senti les inspirations
malsaines de l'air à Los Angeles, à Mexico, à Pékin. Nous ne retournons
plus en vacances à Saint-Michel-en-Grève, où des marées vertes
empuantissent la plage. A l'autre bout du monde, sur l'île de Tuvalu, le
corail meurt dans l'acidité de l'océan. Ici, ailleurs. Ma forêt, leur forêt,
ma mer, leur mer. La planète entière est malade.
L'écologie est une pensée globale (chapitre 1).
Les molécules d'eau voyagent. Flottant à la surface de l'océan,
elles montent au ciel évaporées par la chaleur du soleil, se regroupent
avec leurs semblables pour former un nuage qui se heurte bientôt à une
masse d'air chaud, le précipitant en gouttes de pluie. L'eau s'infiltre dans
la terre ou ruisselle sur le sol vers la rivière qui coule jusqu'à l'océan. Et
tout recommence. En apparence. Mais pourquoi l'Elbe a-t-elle inondé la
ville de Dresde en plein été 2002 ? A l'inverse, pourquoi pleut-il moins à
Djibouti ?
Les molécules de dioxyde de carbone - le CO2 - voyagent aussi.
Dans l'atmosphère d'abord, où elles se trouvent peu concentrées. Puis, au
contact des mers, elles s'y dissolvent, ou bien, au contact des végétaux,
elles sont absorbées et transformées par la photosynthèse en substances
biochimiques carbonées que les animaux et les humains ingèrent. Tous
ces êtres vivants respirent en émettant du CO2. Ils meurent aussi, se
décomposent et se fossilisent longuement en tourbe, charbon, gaz naturel
et pétrole que nous brûlons dans différentes activités, émettant ainsi de
nouvelles molécules de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. La boucle
est bouclée. En quelles quantités tout cela ? Comment ce cycle du
carbone a-t-il évolué depuis trois siècles ? Et qu'en est-il du cycle de
l'azote ? De celui du phosphore ? En fait, tous les grands systèmes
naturels sont perturbés.
L'écologie est une pensée systémique (chapitre 2).
Perturbations ? Mais le monde a toujours été perturbé ! Oui, mais
pas à cette vitesse-là. Les sols s'appauvrissent, les volumes d'eau douce
diminuent, la biodiversité se réduit plus rapidement que jamais dans
l'histoire de l'humanité. Tandis que les concentrations de dioxyde de
carbone et autres gaz à effet de serre augmentent fortement depuis la
révolution industrielle.
Pire, ces perturbations s'accélèrent. En Antarctique, existent
deux immenses plaques de glace, l'une à l'est, l'autre à l'ouest. Le
volume de ces plaques représente 90% des glaces du monde. Si la seule
plaque ouest basculait dans l'océan, le niveau moyen des mers
augmenterait de six mètres. Or, dans les douze dernières années, trois
énormes blocs de la péninsule ouest se sont effondrés dans l'eau, et les
glaciers qui les alimentaient s'amincissent de plus en plus rapidement.
Aux antipodes, l'Arctique n'est pas en reste. Les régions au sol gelé en
permanence (le pergélisol), notamment les tourbières de la toundra,
renferment du méthane piégé dans la glace depuis dix mille ans. Le début
de réchauffement que nous connaissons aujourd'hui fait fondre le
pergélisol qui libère le méthane. Ce gaz possède un potentiel de
réchauffement de l'atmosphère vingt fois plus important que celui du
CO2. Cela conduit à une accélération du changement climatique. Le
réchauffement augmente le réchauffement.
L'écologie est une pensée de l'accélération (chapitre 3).
En Afrique subsaharienne, le sol s'appauvrit en éléments
nutritifs, azote, phosphore, potassium. Pauvres céréales du Zimbabwe !
Près d'un million de km2 sont menacés de dégradation irréversible. Un
petit crapaud d'Europe, le sonneur à ventre jaune, est en voie de
YC - 26/09/08 6
disparition en raison des drainages et de la pollution des eaux. Ces risques
sont prévisibles. D'autres ne le sont pas. Le bassin de l'Amazone,
actuellement en phase humide, pourrait basculer en phase sèche si un
certain seuil de déforestation est dépassé. Personne ne connaît ce seuil.
Mais l'on peut imaginer les conséquences dramatiques d'un tel
basculement.
L'écologie est une pensée de l'irréversible et de l'imprévisible
(chapitre 4).
La majorité des affaires humaines que traite la politique n'a
aucun rapport avec l'environnement. La sécurisation des caisses de
retraite en 2040, la fixation du taux directeur de la Banque centrale
européenne, la question du voile islamique à l'école... sont autant de
questions qui se négocient entre humains, sans que ces négociateurs
prêtent une quelconque attention à la catastrophe environnementale au
cours de leurs confrontations. Les issues possibles de telles négociations
sont souvent pesées en terme de rapports de force, d'intérêts, d'acquis,
d'opinions, de points de vue, de traditions et autres traits propres à la
psychologie sociale. Les questions et problèmes environnementaux sont
essentiellement autres. Ils ne touchent pas d'abord les humains, mais la
nature. Ils sont, pour une part, mesurables par quelque méthode experte.
Les données scientifiques qui les définissent sont peu sujettes à
contestation. La catastrophe environnementale est objective. La nature ne
négocie pas.
L'écologie est une pensée matérialiste (chapitre 5).
Pendant des dizaines de milliers d'années, et jusqu'à fort
récemment, nos cinq sens, alliés à notre réflexion, furent nos instruments
les plus fiables de protection contre les risques « naturels ». Il n'en est
plus de même aujourd'hui. Avons-nous déjà vu, de nos yeux nus, le trou
dans la couche d'ozone ? Sommes-nous capables de sentir la
concentration de CO2 dans l'atmosphère ? De comptabiliser la perte de
biodiversité dans la forêt voisine ? De savoir si cette eau claire est
potable ? De la catastrophe environnementale, je ne vois, je ne perçois
presque rien. La plupart des problèmes qui se présentent échappent à nos
sens, et même à notre réflexion. Notre odorat nous dit, bien sûr, que l'air
sent mauvais dans les villes, notre vue nous retient de nous baigner dans
une rivière mousseuse. Mais ces signaux ne nous informent pas sur
l'ampleur du désastre. Les questions environnementales ne peuvent
désormais être appréhendées avec justesse que par l'intermédiaire de
mesures scientifiques et d'experts susceptibles de les interpréter.
L'écologie est une pensée de la mesure (chapitre 6).
Pourtant, la totalité de ces problèmes environnementaux provient
des activités humaines. Il reste encore quelques négationnistes du
changement climatique, mais peu de monde conteste à présent les impacts
destructeurs de l'agriculture chimique sur les sols et les eaux, des
transports sur la qualité de l'air, de l'industrie sur l'épuisement des
ressources non renouvelables. Curieusement, depuis le début de l'ère
industrielle en Occident, puis son expansion au monde entier, les
penseurs du productivisme n'ont jamais envisagé les dégradations subies
par la nature en amont de la production, pas plus que les dommages des
rejets en aval de la consommation. Qu'ils soient libéraux ou marxistes,
leurs pensées et leurs débats se sont focalisés sur les questions de
propriété des moyens de production et des rapports afférents, de la
croissance économique mesurée au chiffre d'affaires ou au produit
intérieur brut, et des modalités de la redistribution, toutes considérations
étroitement humaines qui oublient complètement les relations que les
sociétés entretiennent nécessairement avec la biosphère. Mais il n'y a pas
de repas gratuit dans la nature. Il nous faut aujourd'hui payer l'addition.
L'écologie est une pensée de la responsabilité (chapitre 7).
Dans tous les domaines d'affaires spécifiquement humaines, la
« communauté internationale » est plus ou moins parvenue à créer des
instances mondiales, onusiennes ou non, afin de prévenir, réguler et
sanctionner les inévitables conflits entre intérêts nationaux. L'ONU ellemême
est censée s'occuper de la guerre et de la paix. Puis, comme leur
nom l'indique, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), le Bureau
international du Travail (BIT)... jusqu'à l'Organisation mondiale du
Commerce (OMC). En revanche, dans le domaine de l'environnement,
existent seulement des Accords multilatéraux sur l'Environnement
(AME), d'autant plus faibles qu'ils sont plus nombreux (il y en a
plusieurs centaines) Il n'y a pas d'Organisation mondiale de
l'Environnement (OME), dotée d'une autorité et d'une puissance
comparables à celles de l'OMC, par exemple. Même dans les instances
les plus respectées en matière d'environnement, telle la Convention
climatique, les représentants des Etats semblent plus habités de
nationalisme économique qu'épris de souci environnemental.
L'écologie est une pensée du droit (chapitre 8).
Certaines sociétés ou civilisations se sont effondrées faute de
comprendre les processus biophysiques dont elles dépendaient et
d'exercer leur vigilance sur la qualité de leur environnement. Les
exemples les plus fameux sont ceux des habitants de l'île de Pâques, des
Mayas du Yucatan et de la civilisation khmer. Mais c'est la première fois
que l'humanité entière, sur toute la planète, est confrontée à un ensemble
de phénomènes de dégradation dont les caractéristiques sont toutes
nouvelles. La première fois que tous les grands cycles de sustentation de
la vie, eau, carbone, azote... sont simultanément perturbés. Que ces
perturbations ont atteint des vitesses, voire des accélérations, jamais
égalées. La première fois qu'on voit de telles irréversibilités et de telles
imprévisibilités. Que la survie de l'espèce humaine est menacée par une
catastrophe dont les manifestations sont non humaines, et sont peu
perceptibles par nos sens et notre raison. Mais dont, paradoxalement, les
origines sont toutes humaines, et qu'aucune instance internationale n'a le
pouvoir de résorber. Nous n'avons pas anticipé les transformations du
monde dont nous sommes pourtant les acteurs. Les conséquences de nos
propres actions nous semblent étrangères. « Nous n'avons pas voulu
cela » pourraient se lamenter les principaux responsables de ce pitoyable
état de la planète, faute d'avoir eu une pensée complète du changement.
L'écologie est une pensée du changement (chapitre 9).
Munie d'une telle ambition, l'écologie devrait être à même de
déployer un projet de société dans lequel l'épanouissement individuel et
collectif serait l'objectif affiché, et des politiques publiques précises,
nationales et planétaires, seraient décrites pour y parvenir. C'est ce à quoi
s'adonnent souvent les partis écologistes au moment des élections, à
l'instar de tous les autres partis politiques. Or, l'ampleur et l'urgence des
bouleversements biophysiques contemporains nous interdisent de laisser
croire que le siècle qui s'annonce puisse être placé sous le signe de
l'épanouissement humain. Plusieurs raisons nous conduisent à cette
conclusion désespérante. L'une d'entre elles est simplement que le temps
nous manque pour réaliser les changements fondamentaux qu'exige la
situation. Vous avez entendu parler du changement climatique et du
protocole de Kyoto, bien sûr. Il s'agit de la constatation d'émissions
excessives de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, ce que j'appelle
« l'aval du carbone ». Mais avez-vous connaissance du pic de Hubbert ?
Il s'agit de l'origine géologique des excès de carbone dans l'atmosphère,
ce que je nomme « l'amont du carbone », c'est-à-dire l'extraction
croissante d'énergies fossiles, charbon, gaz, pétrole, pour satisfaire notre
énergivoracité. Les méthodes du géophysicien King Hubbert permettent
d'estimer que la production mondiale de pétrole est proche du déclin,
voire déjà déclinante. Vu l'importance première du pétrole dans
l'économie mondiale, le choc imminent de la crise énergétique
bouleversera toutes les sociétés, dans tous les domaines, sur tous les
continents. Ce n'est pas pour demain, c'est pour aujourd'hui. Quelques
scientifiques ont évalué que l'humanité pourrait éventuellement s'en
sortir par une transition énergétique radicale mais progressive, à condition
de mettre en oeuvre cette transition au moins vingt ans avant le déclin
pétrolier. Le malheur veut que nous n'ayons plus vingt ans devant nous,
mais au mieux quelques années. Le choc est donc inévitable. Nous ne
sommes plus dans le projet de société « épanouissant » mais dans
l'urgence de la survie, dans le compte à rebours.
L'écologie est une pensée de l'urgence.
L'écologie est une pensée du devenir humain, ici et maintenant
(chapitre 10).
A chaque époque et dans toute société, la vision politique du
monde - l'idéologie dominante, si vous voulez - est influencée par l'état
courant des sciences et des techniques. Lorsque cette vision ne peut ou
tarde à s'adapter à l'avancée des connaissances, il y a crise. Au XVIIIème
siècle, en Occident, la naissance et l'essor de la pensée libérale - tant
économique que politique - correspondent à la vision horlogère du
monde issue de la physique de Newton et de Laplace. Au XIXème siècle,
toujours en Occident, l'avènement concomitant de la révolution
industrielle, de la philosophie du progrès, de la thermodynamique de
Carnot, de la théorie de l'évolution de Darwin et des analyses
économiques de Marx bouleverse la vision précédente.
Au XXème siècle, encore en Occident, certains travaux
scientifiques décrivent le milieu terrestre comme un système ouvert,
recevant et dissipant des flux d'énergie qui peuvent, localement et dans
certaines circonstances, provoquer des phénomènes de structuration et de
complexification sur fond de dégradation et d'entropie. Parallèlement à
ces recherches scientifiques, les écologistes politiques d'aujourd'hui
développent l'idée que tout système auto-organisateur (organisme vivant,
individu, ville, institution, entreprise, société...) apparaît comme une
structure qui se maintient, évolue et se reproduit en échangeant matière,
énergie et information avec son environnement. De cette vision du monde
se déduit la nécessité de la qualité du milieu naturel pour le bon
fonctionnement des échanges. Se déduit aussi l'intégration, dans la
pensée politique, de la création continuelle de formes sociales dans le
temps de l'histoire : l'inattendu, le nouveau, le singulier sont inévitables
dans notre monde. Cela s'oppose à tout dogmatisme figé, à toute doctrine
éternelle, à tout totalitarisme glaciaire. Se déduit enfin l'ouverture du
futur à l'influence et au choix des acteurs. Ce qui adviendra n'est qu'une
des réalisations de multiples futurs possibles, selon l'enchevêtrement des
rencontres et des actions des êtres humains. L'avenir se construit.
L'écologie est une pensée totale. L'écologie est un paradigme
(chapitre 11).
Longtemps les écologistes ont eu raison trop tôt. Aujourd'hui
l'histoire rattrape leurs analyses. Le productivisme, la mondialisation et le
marché libre constituent des attaques sans précédent sur les conditions
élémentaires de la vie sur Terre. Les conséquences écologiques et
sociales de ces attaques sont désormais mesurables partout. Il est de notre
responsabilité de présenter une alternative politique, une nouvelle vision
du monde, qui permette à chacun d'ouvrir les yeux. Notre analyse
politique marque une rupture avec les projets félicistes (« en votant pour
nous, ça ira mieux demain »). Notre action n'est plus guidée par les voeux
pieux de programmes souriants qui ne se réalisent pas, avec pour
conséquence les désillusions, les déceptions et même l'abstention des
citoyens. Nous ne cherchons pas à construire un impossible monde
meilleur, mais à réduire les conséquences sociales du pire qui arrive.
Nous n'avons pas choisi cette réalité de la catastrophe écologique, elle
s'impose à tous. Nous avons même intensément lutté depuis trente ans
pour essayer de l'éviter. Nous avons échoué. Notre responsabilité est
désormais de changer de posture. De nous préparer à affronter l'inflation,
la récession, les tensions sociales et internationales, la guerre.
A cette fin, une seule inspiration doit guider les politiques
publiques dans tous les pays : protéger les citoyens contre les
conséquences de la catastrophe écologique. Ce qui impose, pour les pays
riches, la décroissance de leur empreinte écologique, notamment en
matière d'énergie. Cette politique de décroissance, de sobriété
individuelle et collective, est la seule susceptible de sauvegarder les
valeurs cardinales de la paix, de la démocratie et de la solidarité. Plus
n'est pas nécessairement mieux. Moins n'est pas nécessairement pire.
L'écologie est une pensée politique (chapitre 12).